La sculpture et l’espace : forme, volume et présence dans les trois dimensions

A l’ère du numérique, notre rapport aux œuvres d’art traverse une mutation profonde : L’image est désormais omniprésente, diffusée sur des surfaces plates, écrans de téléphone, d’ordinateur ou de tablette.
Cette médiatisation permanente crée une forme de crise silencieuse : celle de la perte du rapport direct à l’objet. L’œuvre devient image, fragment, représentation aplatie. Elle circule largement, mais elle perd en présence, en densité, en réalité.

La sculpture est trois dimensions : un art du volume et de l’espace réel

La sculpture, par essence, échappe à cette réduction. Elle ne peut être pleinement saisie à travers une simple photographie. Son langage est celui du volume, de la matière et de l’espace réel.
Une sculpture se découvre en tournant autour, en percevant ses proportions, ses tensions, ses équilibres. Elle engage le corps du spectateur autant que son regard. C’est dans cette expérience physique que la sculpture révèle toute sa puissance.

Sur écran, apparaît alors un manque de l’espace naturel environnant cette sculpture de trois dimensions : elle se retrouve exprimé en deux dimensions (2d) ; cela constitue une crise silencieuse.

Arts immédiats : pourquoi voir une sculpture en présentiel change tout

La sculpture peut définir, occuper, ou modifier l’espace qui l’entoure, tout en engageant le spectateur dans une expérience « spatiale ».
Le sculpteur joue avec les notions de positif et négatif, d’équilibre, de rythme spatial, et d’échelle pour susciter des réponses émotionnelles ou intellectuelles.
Ainsi, la sculpture devient un moyen de transformer notre perception et notre interaction avec l’environnement.

Comme la peinture, la sculpture appartient aux arts « immédiats ». Leur compréhension ne passe pas d’abord par un discours ou une médiation, mais par une expérience sensible directe.
Voir une sculpture en présentiel, c’est en éprouver l’échelle, la lumière, la texture. C’est aussi entrer dans un rapport de présence avec la forme.
Aucune reproduction numérique ne peut restituer pleinement cette dimension essentielle.

La statue évolue donc en cet espace et donne le lieu à mon concept : trois dimensions

  • hauteur
  • largeur
  • profondeur.
    La sculpture est donc par nature tridimensionnelle, je suis en présence de la réalité tridimensionnelle.

L'image plastique immédiate

L’immédiat est donc dans l’objet constitué de ses trois dimensions, touchable. 
Comparativement, le média (écran, photographie, etc…) de fait transférant en temps, diffère.
Devenu imprenable, l’objet est devenu différent, numérisé. 
Il semble que ce soit le chef d’œuvre qui est immédiat. Puisque il utilise le fondamental de la nature, à savoir les trois dimensions dans l’espace :

  • le volume
  • le dessin
  • la couleur. Il n’est pas projeté par un média qui le diffère.

Je ne peux alors que posséder en illusion : l’objet «inatteignable».
Impalpable, la profondeur au sens matériel, est « illusive ». C’est donc une pauvreté puisque l’objet naturellement matière, tridimensionnel, est différé en une image.

Histoire de la sculpture : la conquête des trois dimensions en Occident

La Vierge d'Aleaume
La Vierge d'Adelelmus Xe siècle
vierge à l'enfant en pierre
vierge à l'enfant en pierre sur fon de verdure

Historiquement, la conquête des trois dimensions en Occident constitue un tournant majeur dans l’histoire de l’art. De la statuaire antique à la Renaissance, les artistes ont progressivement affirmé une recherche du volume, de la profondeur et de la représentation incarnée du corps. Cette évolution marque une volonté de donner à la forme une existence réelle dans l’espace, au-delà de la simple image.

Les premières statues en France parmi lesquelles tient une noble place la Vierge de l’époque romane, sont le témoignage de l’intérêt de la sculpture : La sculpture permettait au fidèle de circuler autour de l’image vénérée.
De cette circulation autour, l’image qu’elle soit vénérée ou non, sur un support média, ne la permet plus.
C’est donc de n’offrir l’objet qu’en 2D (deux dimensions) en un environnement habituel (l’écran ») qui constitue une crise.

La troisième dimension est un acquis formidable

La statue romane, indépendante qui historiquement est issue de l’icône, montre par elle même la possibilité de « déambulation » du fidèle dans son cadre architectural.
Par rapport à l’icône orientale, cette Vierge affirme nettement « la plastique tridimensionnelle » dans un espace.

Elle garde son intérêt frontal dans la mesure où le fidèle est appelé à sa vénération en se situant dans son regard, de face. Mais grâce à son développement tridimensionnel, la statue ne perd rien en intérêt lorsque je me place sur son côté. On dirait que sa profondeur est exagérée volontairement.

Icône orientale et image plane : une approche symbolique de l’espace

Cette évolution contraste avec la tradition de l’icône orientale, qui privilégie une approche frontale et plane. L’image y est conçue comme une surface symbolique, une ouverture vers le sacré, plutôt que comme un espace à habiter physiquement. La profondeur y est volontairement limitée, au profit d’une présence spirituelle et intemporelle.

L'art carolingien ne marque pas le travail plastique

L’art carolingien qui s’étend jusque l’an 900, ne développe pas la statue ni l’aspect tridimensionnel de la forme.
La statue se développe comme figure centrale dans l’histoire qu’à partir des statues romanes, ce qui représente une révolution.

Présence sculpturale : quand la forme habite l’espace

La sculpture occidentale, en développant pleinement les trois dimensions, instaure une relation forte entre l’œuvre et l’espace. Elle ne se contente pas de représenter : elle occupe, elle dialogue avec son environnement, elle impose une présence tangible. Cette présence est aujourd’hui plus précieuse que jamais dans un monde saturé d’images numériques plates.

Redécouvrir la sculpture : une expérience sensible et authentique

Redécouvrir la sculpture, c’est réapprendre à voir avec son corps, à ressentir l’espace et la matière. C’est renouer avec une expérience artistique authentique, ancrée dans le réel. Dans cette rencontre directe entre l’œuvre et le regard, la sculpture retrouve toute sa force : celle d’un art vivant, incarné, pleinement inscrit dans les trois dimensions.

En Europe de l'Ouest l'espace s'offre à la statue

C’est une caractéristique de l’Europe de l’Ouest d’avoir développé l’image en trois dimensions (statue) : L’Occident a offert le berceau de la « grande statuaire ». Puisque l’art utilise le fondamental de la nature, à savoir les trois dimensions gérées dans

  • le volume
  • le dessin
  • la couleur.
    Il n’est pas projeté par une image qui le rend autre que lui même : le chef- d’œuvre est immédiat.